Exercices de philosophie pour tous et pour personne

Instructions : I. Lisez les textes proposés.  II. Prenez note de l’analyse de  Jean-Luc Nativelle,  et répondez aux questions.  III. Discutez.

Recommandations : Vous pouvez vous exercer seul. Vous pouvez aussi réfléchir, en ligne, avec vos ami(e)s en répondant ensemble  à ces questions. Il vous suffit de créer une page d’écriture collaborative avec https://framapad.org. Vous créez un compte, une page. Vous collez les questions, ci-dessous, sur votre page. Vous invitez vos ami(e)s et hop ! C’est parti.

Présentation : Alors même que tous les jours nous entendons parler du travail et de tous les sujets qui y sont liés – emploi, chômage, salaires, etc. – il semble que ce thème appartienne essentiellement aux politiques, aux économistes, aux médias. Bizarrement, lorsqu’on interroge le philosophe, la première question qu’il paraît judicieux de lui poser est : « Qu’est-ce que le travail ? ». Comme si, finalement, tous les autres parlaient de quelque chose qu’ils ignorent tout en passant pour des spécialistes. À moins que s’interroger sur la définition même du travail, ce soit prendre le temps d’un petit pas de côté pour se donner les outils conceptuels nécessaires à la pensée du travail aujourd’hui. Mais là commencent les difficultés : existe-t-il seulement une définition du travail ? Y a-t-il quelque chose de commun à tous les types de métiers ou d’emplois qui permettrait d’identifier l’objet « travail » ? En réalité, si l’on interroge le philosophe, il faut s’attendre à ce que, loin de donner facilement une réponse qui permette de régler tous les problèmes, on prenne le risque de se retrouver face à d’autres questions qui, du moins, sont peut-être la première urgence à affronter pour se donner matière à réflexion.

Sisyphe, dans la myhologie grecque, fut condamné, dans le Tartare, à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet. On peut interpréter cela comme une métaphore de la vie elle-même où cette punition signifiait qu’il n’y avait de châtiment plus terrible que le travail inutile et vain, qu’un homme aussi astucieux soit condamné à s’abrutir à rouler un rocher éternellement.

I. Lisez les 3 textes ci-dessous

Texte n°1 : Le Travail, Gagner sa vie, à quel prix ?, Lars Svendsen, éd. Autrement

« Imaginez un instant un monde sans travail. Ce serait un monde très différent de celui dans lequel nous vivons, mais il n’est pas certain, loin s’en faut, que ce serait un monde meilleur pour autant. L’emploi ne serait plus le marqueur essentiel de notre identité. Les relations sociales devraient s’établir sur de nouvelles bases. Nous perdrions une partie – peut-être même l’essentiel – de ce qui constitue notre but dans l’existence. Nous aurions plus de temps, mais pour quoi faire ? Nous devrions réimaginer toute notre vie. Certains affirment que « la fin du travail » approche, que notre destin historique serait de vivre sans travailler. Même si je ne partage pas ce point de vue, cette idée offre toutefois un exercice de réflexion intéressant, car elle témoigne de la place qu’occupe réellement cette activité dans notre vie. (…)
Il y a eu des époques pendant lesquelles la distinction était relativement claire, par exemple lorsqu’un ouvrier vendait ses bras au propriétaire d’une usine pour un laps de temps déterminé et qu’il passait ce temps à l’usine. Il y avait alors une démarcation assez nette entre travail et loisirs, entre le temps qui appartenait aux employeurs et celui qui était propre aux ouvriers. Cette distinction était étroitement liée à la séparation entre espace professionnel et espace privé. Le travail pouvait alors être défini en termes de temps et de lieu. Bien entendu, c’est toujours le cas pour un grand nombre de personnes, probablement la majorité, mais de nouveaux types d’emplois sont apparus, pour lesquels on ne doit pas se rendre chaque jour dans un lieu spécifique – on peut passer certains jours au bureau et d’autres à la maison. (…) L’émergence de nouvelles technologies comme le téléphone mobile et Internet a eu un impact important sur ces distinctions. On peut dire qu’avec cette nouvelle flexibilité, la frontière même entre travail et loisir est devenue floue, en matière de temps comme d’espace. »

Texte n° 2 : Le Capital, Karl Marx

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature. L’homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d’une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s’assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu’il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n’a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Notre point de départ c’est le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »

Texte n° 3 : La Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt, éd. Pocket, pp. 127-129

« Dire que le travail et l’artisanat étaient méprisés dans l’antiquité parce qu’ils étaient réservés aux esclaves, c’est un préjugé des historiens modernes. Les Anciens faisaient le raisonnement inverse : ils jugeaient qu’il fallait avoir des esclaves à cause de la nature servile de toutes les occupations qui pourvoyaient aux besoins de la vie. C’est même par ces motifs que l’on défendait et justifiait l’institution de l’esclavage. Travailler, c’était l’asservissement à la nécessité, et cet asservissement était inhérent aux conditions de la vie humaine. Les hommes étant soumis aux nécessités de la vie ne pouvaient se libérer qu’en dominant ceux qu’ils soumettaient de force à la nécessité. La dégradation de l’esclave était un coup du sort, un sort pire que la mort, car il provoquait une métamorphose qui changeait l’homme en un être proche des animaux domestiques. C’est pourquoi si le statut de l’esclave se modifiait, par exemple par la manumission, ou si un changement des conditions politiques générales élevait certaines occupations au rang d’affaires publiques, la « nature » – de l’esclave changeait automatiquement.
L’institution de l’esclavage dans l’antiquité, au début du moins, ne fut ni un moyen de se procurer de la main-d’œuvre à bon marché ni un instrument d’exploitation en vue de faire des bénéfices ; ce fut plutôt une tentative pour éliminer des conditions de la vie le travail. Ce que les hommes partagent avec les autres animaux, on ne le considérait pas comme humain. (C’était d’ailleurs aussi la raison de la théorie grecque, si mal comprise, de la nature non humaine de l’esclave. Aristote, qui exposa si explicitement cette théorie et qui, sur son lit de mort, libéra ses esclaves, était sans doute moins inconséquent que les modernes n’ont tendance à le croire. Il ne niait pas que l’esclave fût capable d’être humain ; il refusait de donner le nom d’« hommes » aux membres de l’espèce humaine tant qu’ils étaient totalement soumis à la nécessité.) Et il est vrai que l’emploi du mot « animal » dans le concept d’animal laborans, par opposition à l’emploi très discutable du même mot dans l’expression animal rationale, est pleinement justifié. L’animal laborans n’est, en effet, qu’une espèce, la plus haute si l’on veut, parmi les espèces animales qui peuplent la terre. »

 

 

II. Prenez note de l’analyse de Jean-Luc Nativelle et répondez aux questions

Biographie : Jean-Luc Nativelle, agrégé de philosophie, il enseigne en classes préparatoires au lycée J. du Bellay à Angers.

Bibliographie : La liberté d’expression nuit-elle à la liberté de pensée ? – Réflexions sur la « Pensée unique », M-Editer, Livre’L, 20104 ; Un jour, Philip Roth sera mort, Éditions du Petit Vehicule, 2013 ; Le promeneur de la presqu’île, Éditions du Petit véhicule, 2012 ; Qui est « Je » ?, M-Editer, Livre’L,  2010 ; Penser la mort pour vivre bien, M-Editer, Livre’L, 2010 ; Roman, M-Editer, Livre’L, 2010 ; D’une figure l’autre, (roman), Éditions Les 2 encres, 2001

En savoir plus …/…

Questions

Question n° 1 : Quelles différences peut-on faire entre un « spécialiste » et un « philosophe » ?

Question n° 2 : En quoi peut-on dire qu’un mot n’est pas la même chose qu’un concept ?

Question n° 3 : Quelle conception les Grecs et les Romains se faisaient-ils du travail ?

Question n° 4 : Quelles sont l’utilité et les limites de la réflexion à partir des éty-mologies de la notion de travail ?

Question n° 5 : En quoi peut-on dire que la philosophie du travail de Locke est une philosophie libérale ? (pour prologer ce point, voir ci-dessous)

Question n° 6 : Quelles sont les étapes de la pensée de Marx sur le travail, qui permettent à celui-ci d’y voir le moyen d’épanouissement de l’homme ? (pour prologer ce point, voir ci-dessous)

Question n° 7 : Les machines sont-elles les ennemies du travail ?

Question n° 8 : Comment penser les différences entre un métier et un emploi ?

Question n° 9 : Qu’est-ce que notre rapport au loisir dit de notre rapport au tra-vail aujourd’hui ?

III. Discutez

En quoi la notion que l’on se fait du travail parle davantage de nous, que du travail lui-même ?

– Prolonger la réflexion

John LOCKE (1632-1704), Quel est le fondement moral de l’individualisme possessif ?, Jean-Michel Vienne

Biographie : Jean-Michel Vienne, agrégé de philosophie, a été professeur en Lycée, Maître de conférences à l’université de Lille III puis Professeur à l’Université de Nantes où il occupa aussi la fonction de Vice-Président.

Karl MARX (1818-1883) philosophe du travail par Franck Fischbach

Biographie : Franck Fischbach, agrégé et docteur-HDR en philosophie, est professeur en philosophie allemande et philosophie sociale à l’Université de Strasbourg où il dirige la Faculté
de philosophie.

– Approfondir la question du travail

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Bibliographie

– Alexandre Des Isnards et T. Zuber, L’Open Space m’a tuer, éditions Pocket, 2015.
– André Gorz, Métamorphoses du travail, Critique de la raison économique, (1988), Folio Essais, 2004.
– Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 7.
– Arthur Rimbaud, Poésies, Une Saison en enfer, Illuminations, Œuvres Complètes, Le Livre de Poche, 2004.
– Bachelard, La Terre et les Rêveries du Repos, 1948.
– Bernard Stiegler, Entretien avec Ariel Kyrou, L’emploi est mort, vive le travail !, Édi-tions Mille et une nuits, Paris, 2015 ; L’emploi est mort, vive le travail !, Fayard/Mille et une nuits, 2015.
– Danièle Linhart, Perte d’emploi perte de soi, Erès, 2009
– Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Aubier, 1995, rééd. Champs-Flammarion, 1998 ; Faut-il brûler le modèle social français ?, Seuil, 2006 ;
– Franck Fischbach, Philosophies de Marx, Vrin, 2015
– Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, Tome 2, Sur la destruction de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle (1956), Éditions Fario, 2012.
– Henry David Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Gallimard, 1990.
– Jacques Le Goff, Le retour en grâce du travail. Du déni à la redécouverte d’une va-leur, Éditions jésuites, 2015
– Jacques Muglioni, L’école ou le loisir de penser, CNDP, 1993.
– Karl MARX, Le Capital ; Lettre à Arnold Ruge, septembre 1843.
– Kierkegaard, Le lis des champs et l’oiseau du ciel (1849).
– Lars Svendsen, Le Travail, Gagner sa vie, à quel prix ?, éd. Autrement

– Marie Pezé, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, Champs Actuel, 2010.
– Michel Lallement, Le travail. Une sociologie contemporaine, Gallimard, 2009
– Michel Serres, Le Parasite, Éditions Grasset, 1980.
– Nadia Taïbi, La philosophie au travail, l’expérience ouvrière de Simone Weil, L’Harmattan, 2009
– Natacha Polony, Bienvenue dans le pire des mondes : triomphe du soft-totalitarisme, Plon 2016.
– Pascal, Pensées (Frag. 114-397).
– Patrick Lang, Max Scheler. Éthique et phénoménologie, Presses universitaires de Rennes, collection « Philosophica », 2015
– Philosophie Magazine n° 24, Qu’est-ce que faire son deuil ? (novembre 2014).
– Pierre Klossowski [1970], La monnaie vivante, Payot et Rivages, Paris, 1997.
– Ralph Waldo Emerson, Essais, « L’Intellectuel américain », Michel Houdiard édi-tions, Paris, 2005.
– Raphaël Liogier, Sans emploi. Condition de l’homme post-industriel, Les Liens qui Libèrent, 2016
– Sigmund Freud, L’analyse finie et l’analyse infinie, Puf, 2012.
– Travail, la révolution nécessaire, L’Aube, 2010 ; Réinventer le travail avec P. Ven-dramin, PUF, 2013, 2e édition 2014 ; Faut-il attendre la croissance ? avec F. Jany-Catrice, Essai/poche, 2016.
– Yves Clot, Le travail sans l’homme ?, La Découverte, 2008 ;  Agir en clinique du tra-vail, ERES, 2010 ; Travail et santé, ERES, 2010 ; Perspectives en clinique du travail, ERES, 2015
– Yvon Quiniou, Les chemins difficiles de l’émancipation, 1ère partie, Kimé, 2017.

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