Exercices de philosophie pour tous et pour personne

La perception de l’aspect selon Wittgenstein avec Hugo CLEMOT

Instructions : Après avoir (I.) pris note de l’extrait de la conférence et (II.) étudié les quatre textes choisis, (III.) répondez aux questions ci-dessous.

Recommandations : Vous pouvez vous exercer seul. Vous pouvez aussi réfléchir, en ligne, avec vos ami(e)s en répondant ensemble  à ces questions. Il vous suffit de créer une page d’écriture collaborative avec https://framapad.org. Vous créez un compte, une page. Vous collez les questions, ci-dessous, sur votre page. Vous invitez vos ami(e)s et hop ! C’est parti.

Présentation :

          Ludwig Wittgenstein nous aide à saisir l’importance du rôle joué par les images en philosophie. Il est des images, c’est-à-dire des théories, des idées préconçues comme celle de la définition ostensive, qui nous emprisonnent lorsque nous philosophons.
La notion d’image mentale se voit également souvent attribuer un rôle explicatif qu’elle ne peut avoir la plupart du temps.
Mais le philosophe d’origine autrichienne peut aussi nous aider à mieux penser les images comprises en un troisième sens qui est aussi le sens le plus littéral, à savoir comme ces tableaux, ces figurations que sont les peintures, les photographies ou les films. En effet, ses considérations sur la perception de l’aspect nous permettent de résoudre ce que l’on appelle le paradoxe de la vision des images. Ce problème tient à ce que lorsque nous voyons une image, nous ne disons pas spontanément que nous voyons ce qui est sous nos yeux, l’image, mais plutôt que nous voyons ce qui est absent, à savoir ce que l’image représente. En fait, la solution consiste à comprendre pourquoi « certaines choses dans le voir nous paraissent énigmatiques, parce que le voir dans son ensemble ne nous paraît pas assez énigmatique. »

Ludwig Wittgenstein
(Vienne, Autriche-Hongrie, 26 avril 1889
Cambridge, Royaume-Uni, 29 avril 1951)

I. Prenez note du propos de l’auteur :

La perception de l’aspect selon Wittgenstein par Hugo CLEMOT, Philosophia & M-Editer, Nantes, 2009

Clint Eastwood

II. Lisez et étudiez les 4 textes choisis :

Texte n° 1 :

« 1.   : « Quand ils [les adultes] nommaient une certaine chose et qu’ils se tournaient, grâce au son articulé, vers elle, je le percevais et je comprenais qu’à cette chose correspondaient les sons qu’ils faisaient entendre quand ils voulaient la montrer [ostendere]. Leurs volontés m’étaient révélées par les gestes du corps, par ce langage naturel à tous les peuples que traduisent l’expression du visage, le jeu du regard, les mouvements des membres et le son de la voix, et qui manifeste les affections de l’âme lorsqu’elle désire, possède, rejette, ou fuit quelque chose. C’est ainsi qu’en entendant les mots prononcés à leur place dans différentes phrases, j’ai peu à peu appris à comprendre de quelles choses ils étaient les signes ; puis une fois ma bouche habituée à former ces signes, je me suis servi d’eux pour exprimer mes propres volontés.  »

Ce qui est dit là nous donne, me semble-t-il, une certaine image de l’essence du langage humain, qui est la suivante : Les mots du langage dénomment des objets – les phrases sont des combinaisons de telles dénominations. — C’est dans cette image du langage que se trouve la source de l’idée que chaque mot a une signification. Cette signification est corrélée au mot. Elle est l’objet dont le mot tient lieu.

Augustin ne parle pas d’une différence entre catégories de mots. Qui décrit ainsi l’enseignement du langage pense d’abord, me semble-t-il, à des substantifs comme « table », « chaise », « pain » et aux noms propres, ensuite seulement aux noms de certaines activités et propriétés, et enfin aux autres catégories de mots comme à quelque chose qui finira bien par se trouver.

Représente-toi l’usage suivant du langage : J’envoie quelqu’un faire des courses. Je lui donne une feuille de papier où se trouvent inscrits les signes « cinq pommes rouges ». Il porte cette feuille au marchand. Celui-ci ouvre le tiroir sur lequel est inscrit le signe « pommes », puis il cherche dans un tableau  le mot « rouge », qu’il trouve en face d’un échantillon de couleur. Après quoi il énonce la suite des noms de nom¬bres jusqu’à « cinq » – je suppose qu’il la connaît par cœur —, et à l’énoncé de chaque nombre, il prend dans le tiroir une pomme de la couleur de l’échantillon. — C’est ainsi, ou de façon analogue, qu’on opère avec les mots. — « Mais comment sait-il où chercher le mot « rouge » et la façon de le faire, et comment sait-il ce qu’il doit faire du mot « cinq » ? » — Je suppose qu’il agit comme je viens de le décrire. Les explica-tions ont bien quelque part un terme. — Mais quelle est la signification du mot « cinq » ? — Ici, il n’était question de rien de tel, mais seulement de la manière dont « cinq » est employé. »

Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. F. Élie, M. Autero, J.-L. Janicaud, D. Rigal, E. Dastur, Paris, Gallimard, 2004, § 1, pp. 27-28.

Le canard-lapin de Jastrow.

La légende dit : « Voyez-vous un canard ou un lapin, ou les deux ? »

Texte n°2 :

 « 66.  Considère par exemple les processus que nous nommons jeux ». Je veux dire les jeux de pions, les jeux de cartes, les jeux de balle, les jeux de combat, etc. Qu’ont-ils tous de commun ? – Ne dis pas : « Il doit y avoir quelque chose de commun à tous, sans quoi ils ne s’appelleraient pas des jeux » – mais regarde s’il y a quelque chose de commun à tous. – Car si tu le fais, tu ne verras rien de commun à tous, mais tu verras des ressemblances, des parentés, et tu en verras toute une série. Comme je viens de le dire : ne pense pas, regarde plutôt ! – Regarde les jeux de pions par exemple, et leurs divers types de parentés. Passe ensuite aux jeux de cartes ; tu trouveras bien des correspondances entre eux et les jeux de la première catégorie, mais tu verras aussi que de nombreux traits communs aux premiers disparaissent, tandis que d’autres apparaissent. Si nous passons ensuite aux jeux de balle, ils ont encore beaucoup de choses en commun avec les précédents, mais beaucoup d’autres se perdent. – Sont-ils tous divertissants » ? Compare le jeu d’échecs au jeu de moulin. Y a-t-il toujours un vainqueur et un vaincu, ou les joueurs y sont-ils toujours en compétition ? Pense aux jeux de patience. Aux jeux de balle, on gagne ou on perd ; mais quand un enfant lance une balle contre un mur et la rattrape ensuite, ce trait du jeu a disparu. Regarde le rôle que jouent l’habileté et la chance ; et la différence entre l’habileté aux échecs et l’habileté au tennis. Prends maintenant les rondes ; l’élément du divertissement » y est présent, mais bien d’autres caractéristiques ont disparu ! Et nous pouvons, en parcourant ainsi de multiples autres groupes de jeux, voir apparaître et disparaître des ressemblances.
Et le résultat de cet examen est que nous voyons un réseau complexe de ressemblances qui se chevauchent et s’entrecroisent. Des ressemblances à grande et à petite échelle. »

Wittgenstein, , trad. F. Élie, M. Gautero, J.-L. Janicaud, D.,Rigal, E. Dastur, Paris, Gallimard, 2004, §66, p. 64.

Texte n°3 :

« 67.  Je ne saurais mieux caractériser ces ressemblances que par l’expression d’air de famille » ; car c’est de cette façon-là que les différentes ressemblances existant entre les membres d’une même famille (taille, traits du visage, couleur des yeux, démarche, tempérament, etc.) se chevauchent et s’entrecroisent. – Je dirai donc que les jeux » forment une famille.

De même, les différentes catégories de nombres, par exemple, forment une famille. Pourquoi nommons-nous une certaine chose nombre » ? Peut-être parce qu’elle a un lien de parenté – direct – avec maintes choses que nous avons jusqu’ici nommées nombre ; et on peut dire qu’elle acquiert de ce fait un lien de parenté indirect avec autre chose que nous nommons également ainsi. Et nous étendons notre concept de nombre de la même façon que nous enroulons, dans le filage, une fibre sur une autre.

Or la solidité du fil ne tient pas à ce qu’une certaine fibre court sur toute sa longueur, mais à ce que de nombreuses fibres se chevauchent.

A quelqu’un qui voudrait dire : « Quelque chose est donc commun à toutes ces formations, – à savoir la disjonction de toutes ces propriétés communes » -, je rétorquerais : Là, tu joues seulement sur un mot. On pourrait aussi bien dire : « Quelque chose court tout le long du fil – à savoir le chevauchement ininterrompu de ces fibres. »

Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. F. Elie, M. Gautero, J.-L. Janicaud, D. Rigal, E. Dastu

Texte n°4 :

« Si je donne à quelqu’un l’ordre « Va me chercher une fleur rouge dans ce pré », comment va-t-il savoir quelle sorte de fleur rapporter, puisque je ne lui ai donné qu’un mot ?

La réponse qu’on pourrait d’abord proposer, c’est qu’il est allé chercher une fleur rouge en transportant dans son esprit une image rouge, et en comparant cette dernière avec les fleurs, pour voir laquelle aurait la couleur de l’image. Il est en effet possible de chercher ainsi, et il n’est pas du tout essentiel que l’image utilisée soit une image mentale. En fait, il se peut que le processus soit le suivant : j’emporte une table de correspondance entre des noms et des carrés de couleur. Quand j’entends l’ordre « Va me chercher, etc. », je fais glisser mon doigt sur la table, depuis le mot « rouge » jusqu’à un certain carré, puis je vais chercher une fleur qui a la même couleur que le carré. Mais ce n’est pas la seule manière de chercher, ni la manière usuelle. Nous y allons, nous regardons autour de nous, nous nous dirigeons vers une fleur et nous la cueillons, sans la comparer à quoi que ce soit. Pour bien voir que le processus d’obéissance peut être de cette sorte, pensez à l’ordre « Imagine une tache rouge. » Dans ce cas vous n’êtes pas tentés de penser que, avant d’obéir, vous devez avoir imaginé une tache rouge sur laquelle vous prenez modèle pour la tache rouge qu’on vous a ordonné d’imaginer. »

Wittgenstein, Cahier bleu, dans Le Cahier bleu et le Cahier brun (1933-1935),  trad.de Marc Goldberg et Jérôme Sackur, Paris, Gallimard, 1996, pp. 37-38.

III. Répondez aux questions suivantes :

 

Question n° 1 : Pourquoi est-il paradoxal de dire que, face à sa photographie, « je vois Clint Eastwood » ?

Question n° 2 : Pourquoi le phénomène de la perception de l’aspect semble-t-il constituer une raison de croire à l’idée selon laquelle voir Clint Eastwood en photographie, c’est s’imaginer en train de le voir ?

Question n° 3 :  Pourquoi l’image fameuse du canard-lapin de Jastrow (Illustration) constitue-t-elle un contre-exemple pour cette idée ?

Question n° 4 : La perception peut-elle s’éduquer ? (Problématique/problème)

Biographie : Hugo CLEMOT est né en 1977 à Angers et a effectué ses études de philosophie en hypokhâgne au lycée Bergson (professeur de philosophie Joël Gaubert), puis à l’Université de Nantes. Il enseigne depuis 2002 la philosophie à Tours en lycée général et technologique et à Saint-Pierre-des-Corps en lycée professionnel. Agrégation externe en 2004. Depuis 2005, il est également chargé de cours d’épistémologie et de philosophie des sciences en L3 à l’Université François Rabelais de Tours.

La perception de l’image selon Wittgenstein, Hugo CLEMOT – Editions M-Editer – 2010

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