Exercices de philosophie pour tous et pour personne

« Carpe diem », « Cueille le jour présent » ?

À quel genre de vie nous invite vraiment Épicure ?

Instructions : I. Lisez les textes proposés. II. Ecoutez les analyses proposées par A – David Lebreton et B – Jean-Luc Nativelle,  et répondez aux questions respectives.  III. Discutez.

Recommandations : Vous pouvez vous exercer seul. Vous pouvez aussi réfléchir, en ligne, avec vos ami(e)s en répondant ensemble  à ces questions. Il vous suffit de créer une page d’écriture collaborative avec https://framapad.org. Vous créez un compte, une page. Vous collez les questions, ci-dessous, sur votre page. Vous invitez vos ami(e)s et hop ! c’est parti.

Présentation :

Depuis que le poète Horace l’a proposée comme règle pour une vie heureuse, la devise « carpe diem » a fait florès et n’en finit pas d’être adoptée, reprise et actualisée.
Mais cette postérité philosophique, poétique et populaire s’accompagne souvent de quelques malentendus qui la transforment en invitation effrénée à la jouissance.
En réalité rien n’est plus contraire à sa pensée. Loin de n’avoir que l’immédiat comme objet, Epicure élabore une vraie pensée de la vie sur le long terme et intègre à sa démarche une pensée de la mort, en tant qu’elle est constitutive de sa conception du bonheur.
Dans ces conditions – et si l’on veut que le carpe diem continue à jouer son rôle de boussole dans la poursuite d’une belle vie – il paraît indispensable de soumettre cette idée à un examen critique, apte à en faire ressortir aussi bien la richesse que les limites.

Épicure est un philosophe grec, né à la fin de l’année 342 av. J.-C. ou au début de l’année 341 av. J.-C. et mort en 270 av. J.-C..
 

I. Lisez les 4 textes ci-dessous

Texte n°1 : Epicure, Lettre à Ménécée

Extrait 1 : Même jeune, on ne doit pas hésiter à philosopher. Ni, même au seuil de la vieillesse, se fatiguer de l’exercice philosophique. Il n’est jamais trop tôt, qui que l’on soit, ni trop tard pour l’assainissement de l’âme. Tel, qui dit que l’heure de philosopher n’est pas venue ou qu’elle est déjà passée, ressemble à qui dirait que pour le bonheur, l’heure n’est pas venue ou qu’elle n’est plus. Sont donc appelés à philosopher le jeune comme le vieux. Le second pour que, vieillissant, il reste jeune en biens par esprit de gratitude à l’égard du passé. Le premier pour que jeune, il soit aussi un ancien par son sang-froid à l’égard de l’avenir. En définitive, on doit donc se préoccuper de ce qui crée le bonheur, s’il est vrai qu’avec lui nous possédons tout, et que sans lui nous faisons tout pour l’obtenir.

Extrait 2: Accoutume-toi à penser que pour nous la mort n’est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité.

Extrait 3: Il est également à considérer que certains d’entre les désirs sont naturels, d’autres vains, et que si certains des désirs naturels sont nécessaires, d’autres ne sont seulement que naturels. Parmi les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d’autres à la tranquillité durable du corps, d’autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à la sérénité de l’âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse. C’est sous son influence que nous faisons toute chose, dans la perspective d’éviter la souffrance et l’angoisse. Quand une bonne fois cette influence a établi sur nous son empire, toute tempête de l’âme se dissipe, le vivant n’ayant plus à courir comme après l’objet d’un manque, ni à rechercher cet autre par quoi le bien, de l’âme et du corps serait comblé. C’est alors que nous avons besoin de plaisir : quand le plaisir nous torture par sa non-présence. Autrement, nous ne sommes plus sous la dépendance du plaisir.

Extrait 4  : Au principe de tout cela, comme plus grand bien : la prudence. Or donc, la prudence, d’où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu’on ne saurait vivre agréablement sans prudence , sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.

Texte en intégralité …/…

Texte n°2 : Pascal, Pensée 47

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient ; et si vains, que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent, d’ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qu’il nous afflige ; et s’il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance, pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.  
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »

Texte n° 3 : Lamartine, Le Lac

« Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère
Laissa tomber ces mots :

Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit.

Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! »

Texte n°4 : Schopenhauer, Monde comme Volonté et comme Représentation, Livre IV, §58

« La satisfaction, le bonheur, comme l’appellent les hommes, n’est au propre et dans son essence rien que de négatif , en elle, rien de positif. Il n’y a pas de satisfaction qui, d’elle-même et comme de son propre mouvement, vienne à nous , il faut qu’elle soit la satisfaction d’un désir. Le désir, en effet, la privation, est la condition préliminaire de toute jouissance. Or, avec la satisfaction cesse le désir, et par conséquent la jouissance aussi. Donc la satisfaction, le contentement, ne sauraient être qu’une délivrance à l’égard d’une douleur, d’un besoin , sous ce nom, il ne faut pas entendre en effet seulement la souffrance effective, visible, mais toute espèce de désir qui, par son importunité, trouble notre repos, et même cet ennui qui tue, qui nous fait de l’existence un fardeau. Maintenant, c’est une entreprise difficile d’obtenir, de conquérir un bien quelconque , pas d’objet qui ne soit séparé de nous par des difficultés, des travaux sans fin , Sur la route, à chaque pas, surgissent des obstacles. Et la conquête une fois faite, l’objet atteint, qu’a-t-on gagné ? Rien assurément, que de s’être délivré de quelque souffrance, de quelque désir, d’être revenu à l’état où l’on se trouvait avant l’apparition de ce désir. Le fait immédiat pour nous, c’est le besoin tout seul, c’est-à-dire la douleur. Pour la satisfaction et la jouissance, nous ne pouvons les connaître qu’indirectement : il nous faut faire appel au souvenir de la souffrance, de la privation passées, qu’elles ont chassées tout d’abord. Voilà pourquoi les biens, les avantages qui sont actuellement en notre possession, nous n’en avons pas une vraie conscience, nous ne les apprécions pas, il nous semble qu’il n’en pouvait être autrement, et en effet, tout le bonheur qu’ils nous donnent, c’est d’écarter de nous certaines souffrances. Il faut les perdre, pour en sentir le prix, le manque, la privation, la douleur, voilà la chose positive, et qui sans intermédiaire s’offre à nous. »

II. Écoutez les 2 analyses suivantes et répondez aux questions

A – « Carpe diem », pour dissiper quelques malentendus, David Lebreton

Question n° 1 : Faut-il oublier que nous allons mourir pour avoir une chance d’être heureux ?

Question n° 2 : Pourquoi privilégier le présent sur le passé et le futur dans la recherche du bonheur ?

Question n° 3 : Par opposition à la jouissance immédiate et effrénée, quelle conception du plaisir sous-tend le « carpe diem » ?

– Question n° 4 : Vivre l’instant présent, est-ce une règle de vie satisfaisante ? Quel problème philosophique soulève cette question ?

B – « Penser la mort pour vivre bien », pour tordre le cou à quelques idées reçues,  Jean-Luc Nativelle

Question n° 1 : Sur quelle conception physique du monde et des hommes Epicure fonde-t-il ses propos philosophiques ?

Question n° 2 : Quelles sont les quatre règles à respecter pour être heureux ? Suffit-il de les connaitre pour être réellement heureux, selon Epicure ?

Question n° 3 : L’auteur développe l’idée d’une certaine autosuffisance du sage.  En quoi cette autosuffisance consiste-t-elle exactement ? 

Question n° 4 :  Le bonheur est-il réductible au plaisir ? Quel problème philosophique soulève cette question ?

III. Discutez

Questions : En quoi l’hédonisme épicurien diffère-t-il de l’hédonisme auquel nous incitent la société contemporaine ? Que faut-il exactement entrendre par « Cueille le jour présent » ? À quel genre de vie nous invite vraiment Épicure ?

Pour vous aider à répondre à ces questions et prolonger votre réflexion écoutez ces propos d’André Guigot et de Jean-Marie Frey

Biographies, bibliographies, crédits et droits

Biographie : David Lebreton, agrégé de philosophie, enseigne au lycée François Rabelais de Chinon (Indre-et-Loire) et à l’Unité d’Enseignement Autisme du C.H.R.U. de Tours.

Bibliographie : Le propos de l’auteur, ici présenté, est extrait du livre Carpe diem, pour dissiper quelques malentendus, David Lebreton, Editions M-Editer, 2010

Biographie : André Guigot, docteur et agrégé de philosophie, il enseigne au lycée Appert à Orvault et est chargé de cours à l’université de Nantes.

Bibliographie : Le propos de l’auteur, ici présenté, est librement inspiré de Pour en finir avec le bonheur, André Guigot , Bayard, 2014

Biographie : Jean-Luc Nativelle, agrégé de philosophie, il enseigne en classes préparatoires au lycée J. du Bellay à Angers.

Bibliographie : Le propos de l’auteur, ici présenté, est extrait du livre Penser la mort pour vivre bien, Jean-Luc Nativelle, Editions M-Editer, 2010

Biographie : Jean-Marie Frey, agrégé de philosophie, il enseigne en classes préparatoires aux grandes écoles

Bibliographie : Le propos de l’auteur, ici présenté, est librement inspiré de Le bonheur et la mort, Jean-MArie Frey , Editions M-Editer, 2010

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